Orazio Puglisi

Le beau ! Quoi d'autre ?

Richard Wagner

Image d’en-tête : Ferdinand Leeke, Le Voyage de Siegfried sur le Rhin, scène du Ier acte du Crépuscule des dieux de Richard Wagner (Wikimedia Commons, Public domain)

Richard Wagner (1813-1883), l’œuvre d’art totale

Génie révolutionnaire, personnalité démesurée et controversée, Richard Wagner (1813-1883) a bouleversé l’histoire de l’opéra et de toute la musique. Poète de ses propres livrets, théoricien de l’œuvre d’art totale, inventeur du leitmotiv, bâtisseur de son propre théâtre à Bayreuth, il a laissé une œuvre — Tristan et Isolde, L’Anneau du Nibelung, Parsifal — qui a fasciné poètes, peintres et musiciens, de Baudelaire à Debussy et de Nietzsche à Thomas Mann.

Richard Wagner par Renoir
Pierre-Auguste Renoir, Richard Wagner, 1882, Paris, musée d’Orsay. Peint à Palerme en 35 minutes, deux jours après l’achèvement de la partition de Parsifal. (Wikimedia Commons, Public domain)

Jeunesse et années d’errance (1813-1842)

Wilhelm Richard Wagner naît à Leipzig le 22 mai 1813, l’année de la bataille des Nations. Son père meurt quelques mois plus tard ; sa mère épouse l’acteur et peintre Ludwig Geyer. Passionné de théâtre, de Shakespeare et de Beethoven, le jeune Wagner apprend la musique presque en autodidacte, puis avec le cantor de Saint-Thomas. Chef de chœur et chef d’orchestre à Würzburg, Magdebourg, Königsberg et Riga, il épouse l’actrice Minna Planer (1836). Criblé de dettes, il fuit Riga en 1839 par une traversée maritime tempétueuse qui lui inspirera Le Vaisseau fantôme, et vit trois années misérables à Paris, où il copie de la musique pour survivre.

Dresde et la révolution (1842-1849)

Le succès de Rienzi à Dresde en 1842 lui vaut le poste de maître de chapelle de la cour de Saxe. Il y crée Le Vaisseau fantôme (1843), puis Tannhäuser (1845) et compose Lohengrin. Mais Wagner, ami de l’anarchiste Mikhaïl Bakounine, prend part à l’insurrection de mai 1849 à Dresde. Recherché par la police, il s’enfuit en Suisse grâce à un faux passeport procuré par Franz Liszt, qui crée Lohengrin à Weimar en 1850.

Wagner, Lohengrin : « In fernem Land », le récit du Graal (acte III), par le ténor Hermann Jadlowker (enregistrement historique) (Victor Talking Machine Co., Wikimedia Commons, Public domain)

L’exil en Suisse : le drame musical (1849-1864)

À Zurich, Wagner écrit ses grands essais théoriques, L’Œuvre d’art de l’avenir et Opéra et drame : il y rêve d’une œuvre d’art totale unissant poésie, musique, danse et arts visuels, sur le modèle de la tragédie grecque. Il entreprend le poème et la musique de L’Anneau du Nibelung, immense tétralogie tirée des mythes germaniques et nordiques. Sa passion pour Mathilde Wesendonck, épouse de son protecteur, lui inspire Tristan et Isolde (achevé en 1859), dont le premier accord — le célèbre « accord de Tristan » — ébranle les fondements de l’harmonie classique et ouvre la voie à la musique moderne. À Paris, en 1861, Tannhäuser provoque un scandale mémorable, chahuté par les membres du Jockey Club ; Charles Baudelaire prend sa défense dans un article célèbre.

Wagner, Tristan et Isolde, prélude (user:OldakQuill, Wikimedia Commons, EEF OAL-1)

Louis II de Bavière et Cosima (1864-1872)

En 1864, alors que Wagner est poursuivi par ses créanciers, le jeune roi Louis II de Bavière, âgé de 18 ans, qui le vénère depuis l’enfance, paie ses dettes et l’appelle à Munich. Le roi finance la création de Tristan et Isolde (1865), puis des Maîtres chanteurs de Nuremberg (1868), seule comédie de la maturité. Mais la liaison de Wagner avec Cosima von Bülow, fille de Liszt et épouse du chef d’orchestre Hans von Bülow, fait scandale : il doit quitter Munich et s’installe à Tribschen, près de Lucerne, où naît leur fils Siegfried. Il épouse Cosima en 1870 et lui offre, à son anniversaire, l’Idylle de Siegfried jouée dans l’escalier de la villa.

Bayreuth (1872-1883)

Palais des festivals de Bayreuth
Le Palais des festivals de Bayreuth (Festspielhaus), construit sur les plans de Wagner et inauguré en 1876. (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

Pour représenter L’Anneau du Nibelung selon ses vœux, Wagner fait construire à Bayreuth, en Franconie, un théâtre entièrement nouveau : le Palais des festivals de Bayreuth, aux gradins en amphithéâtre et à la fosse d’orchestre cachée sous la scène, d’où le son monte comme d’un « abîme mystique ». Le premier festival de Bayreuth (1876) présente pour la première fois la tétralogie entière — L’Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried, Le Crépuscule des dieux — devant l’empereur Guillaume Ier, Liszt, Tchaïkovski, Bruckner, Saint-Saëns. Wagner y crée en 1882 son dernier drame, Parsifal, méditation sur la compassion et la rédemption. Il meurt à Venise, au palais Vendramin-Calergi, le 13 février 1883 ; il est enterré dans le jardin de sa villa Wahnfried. Le festival, dirigé par ses descendants, a lieu chaque été depuis.

Wagner, La Walkyrie : la Chevauchée des Walkyries (Sphinxdutroène, Wikimedia Commons, EEF OAL-1)

Un héritage immense et controversé

L’influence de Wagner sur les arts de la fin du XIXe siècle est sans équivalent : le « wagnérisme » gagne les poètes symbolistes (Stéphane Mallarmé, Villiers de L’Isle-Adam), les peintres (Fantin-Latour, Odilon Redon), les musiciens (Bruckner, Mahler, Richard Strauss, le jeune Debussy, Chausson), et l’écrivain Thomas Mann. Le philosophe Friedrich Nietzsche, d’abord son disciple enthousiaste, devint son critique le plus féroce (Le Cas Wagner, 1888). Mais l’homme fut aussi l’auteur d’un pamphlet antisémite, Le Judaïsme dans la musique (1850), et l’appropriation de son œuvre par le régime nazi pèse lourdement sur sa mémoire : sa musique n’est toujours pas jouée publiquement en Israël. Reste une œuvre qui, avec l’accord de Tristan, a ouvert les portes de la musique du XXe siècle.

Chronologie

  • 1813 — naissance à Leipzig, le 22 mai
  • 1836 — mariage avec Minna Planer
  • 1839-1842 — séjour misérable à Paris
  • 1842 — succès de Rienzi à Dresde
  • 1843 — Le Vaisseau fantôme
  • 1845 — Tannhäuser
  • 1849 — insurrection de Dresde ; exil en Suisse
  • 1850 — Liszt crée Lohengrin à Weimar
  • 1859 — achèvement de Tristan et Isolde
  • 1861 — scandale de Tannhäuser à Paris
  • 1864 — appelé à Munich par Louis II
  • 1865 — création de Tristan à Munich
  • 1868 — Les Maîtres chanteurs
  • 1870 — mariage avec Cosima ; Idylle de Siegfried
  • 1876 — premier festival de Bayreuth : L’Anneau du Nibelung
  • 1882 — Parsifal
  • 1883 — mort à Venise, le 13 février

Œuvres majeures

  • Le Vaisseau fantôme (1843)
  • Tannhäuser (1845) et Lohengrin (1850)
  • Tristan et Isolde (1865)
  • Les Maîtres chanteurs de Nuremberg (1868)
  • L’Anneau du Nibelung : L’Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried, Le Crépuscule des dieux (1876)
  • Parsifal (1882)
  • Wesendonck-Lieder (1858), Idylle de Siegfried (1870)
  • Essais : L’Œuvre d’art de l’avenir, Opéra et drame ; autobiographie Ma vie

Galerie

Louis II de Bavière
Ferdinand von Piloty, Louis II de Bavière, 1865. (Wikimedia Commons, Public domain)
Cosima Wagner
Franz von Lenbach, Cosima Wagner, 1870. (Wikimedia Commons, Public domain)
La Walkyrie
Ferdinand Leeke, Scène de La Walkyrie de Richard Wagner. (Wikimedia Commons, Public domain)
Villa Wahnfried
La villa Wahnfried à Bayreuth, aujourd’hui musée Richard Wagner. (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)
Neuschwanstein
Le château de Neuschwanstein, construit par Louis II et inspiré des opéras de Wagner. (Wikimedia Commons, CC0)
Palais Vendramin-Calergi
Le palais Vendramin-Calergi à Venise, où mourut Wagner. (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

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