Orazio Puglisi

Le beau ! Quoi d'autre ?

Le Cubisme

Image d’en-tête : Juan Gris, Portrait de Pablo Picasso, 1912 (Wikimedia Commons, Public domain)

Le Cubisme (1907-1925) : voir le monde sous toutes ses faces

Depuis la Renaissance, la peinture occidentale reposait sur un principe : montrer le monde tel que le voit un œil immobile, à travers la fenêtre de la perspective. Entre 1907 et 1914, deux jeunes peintres installés à Montmartre, Pablo Picasso et Georges Braque, font voler cette fenêtre en éclats. Ils décomposent les objets en facettes, montrent en même temps la face et le profil, mêlent à la peinture du papier journal et du faux bois. Le Cubisme est sans doute la plus grande révolution de l’histoire de la représentation depuis Giotto : il ouvre la voie à l’abstraction, au collage, au design et à l’architecture modernes.

Juan Gris, Nature morte
Juan Gris, La Bouteille d’anis, 1914 (Wikimedia Commons, Public domain)

L’héritage de Cézanne

Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire
Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire, vers 1904-1906 : la nature construite par plans de couleur (Wikimedia Commons, Public domain)

« Traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône » : cette phrase de Paul Cézanne, écrite en 1904 au peintre Émile Bernard, devient le mot d’ordre de toute une génération. Après la mort du maître d’Aix en 1906, la grande rétrospective du Salon d’automne de 1907 révèle aux jeunes peintres une manière de construire le tableau par plans et volumes, en renonçant au point de vue unique. S’y ajoute la découverte des arts d’Afrique et d’Océanie, admirés au musée d’ethnographie du Trocadéro, dont les masques simplifient le visage en formes géométriques. Voir aussi le post-impressionnisme.

Les Demoiselles d’Avignon et L’Estaque

Paul Cézanne, L'Estaque
Paul Cézanne, Le Golfe de Marseille vu de L’Estaque : le lieu même où Braque inventa le cubisme (Wikimedia Commons, Public domain)

En 1907, au Bateau-Lavoir, Picasso achève Les Demoiselles d’Avignon (aujourd’hui au MoMA de New York) : cinq nus aux corps anguleux, deux visages traités comme des masques. Même ses amis sont choqués. Braque, ancien le fauvisme, réagit en peignant à L’Estaque, en 1908, des paysages où maisons et arbres deviennent des cubes ocre et verts. Présentant ces toiles refusées au Salon d’automne, Henri Matisse parle de « petits cubes » ; le critique Louis Vauxcelles reprend l’expression, et le mot « cubisme » est né. Les œuvres de Picasso et de Braque n’étant pas encore dans le domaine public, nous ne les reproduisons pas ici : on peut les voir sur les sites des musées cités plus bas.

Le cubisme analytique (1909-1912)

Jean Metzinger
Albert Gleizes, Les Joueurs de football, 1912-1913 (Wikimedia Commons, Public domain)

Pendant quatre ans, Picasso et Braque travaillent « comme deux alpinistes encordés », selon le mot de Braque. Ils décomposent les objets (un violon, une bouteille, un visage) en une multitude de petits plans qui s’imbriquent, vus de plusieurs côtés à la fois. La couleur se réduit à des gris, des bruns et des ocres, pour ne pas distraire de la structure. Les tableaux deviennent presque illisibles ; pour garder un lien avec le réel, ils y glissent des lettres au pochoir, un clou en trompe-l’œil, une moustache.

Le cubisme synthétique et l’invention du collage

Juan Gris
Juan Gris, Nature morte à la nappe à carreaux, 1915 (Wikimedia Commons, Public domain)

En 1912, Picasso colle un morceau de toile cirée imitant le cannage d’une chaise dans une nature morte : c’est le premier collage. Braque invente le papier collé avec du papier peint imitant le bois. Le cubisme devient « synthétique » : au lieu de décomposer l’objet, on le reconstruit à partir de formes simples, de couleurs franches et de matériaux réels. Juan Gris, Madrilène installé au Bateau-Lavoir, en est le maître le plus rigoureux, avec ses compositions d’une clarté presque mathématique.

Les cubistes du Salon

Albert Gleizes
Albert Gleizes, Les Baigneuses, 1912 (Wikimedia Commons, Public domain)

Pendant que Picasso et Braque exposent seulement chez leur marchand Daniel-Henry Kahnweiler, d’autres peintres font du cubisme un mouvement public. En 1911, la salle 41 du Salon des indépendants réunit Albert Gleizes, Jean Metzinger, Fernand Léger, Henri Le Fauconnier et Robert Delaunay : nouveau scandale. En 1912, Gleizes et Metzinger publient Du « cubisme », premier livre théorique, et le groupe de la Section d’or expose à la galerie La Boétie. Guillaume Apollinaire publie en 1913 Les Peintres cubistes.

Léger, Delaunay et l’orphisme

Robert Delaunay, La Tour Eiffel
Robert Delaunay, La Tour Eiffel, 1918 (Wikimedia Commons, Public domain)

Fernand Léger développe un cubisme de cylindres et de tubes colorés, bientôt surnommé « tubisme », qui célèbre la machine et la ville moderne. Robert Delaunay, fasciné par la tour Eiffel, la fait danser en fragments ; avec Sonia Delaunay, il invente les « contrastes simultanés » de disques colorés qu’Apollinaire baptise Orphisme. Le Tchèque František Kupka franchit au même moment le pas de l’abstraction pure. Voir notre page sur l’art abstrait.

Sculpture, architecture et héritage

Roger de La Fresnaye
Roger de La Fresnaye, Grand Nu (Wikimedia Commons, Public domain)

Le cubisme gagne la sculpture avec Raymond Duchamp-Villon (Le Cheval, 1914), Alexander Archipenko, Henri Laurens et Jacques Lipchitz. À Prague, des architectes construisent de véritables maisons cubistes, comme la Maison à la Vierge noire (1912). La guerre de 1914 disperse le groupe : Braque est grièvement blessé, Apollinaire mourra en 1918. Mais l’héritage est immense : le Futurisme italien, le suprématisme de Malevitch, le néoplasticisme de Mondrian, le purisme de Le Corbusier et Ozenfant, et jusqu’à l’Art déco, tous en sont issus.

Les grands artistes

Chronologie

  • 1906 — Mort de Cézanne
  • 1907 — Rétrospective Cézanne ; Picasso peint Les Demoiselles d’Avignon ; rencontre Picasso-Braque
  • 1908 — Paysages de Braque à L’Estaque ; naissance du mot « cubisme »
  • 1909-1912 — Cubisme analytique (Horta de Ebro, Céret)
  • 1911 — Salle 41 au Salon des indépendants
  • 1912 — Premier collage de Picasso, premier papier collé de Braque ; Du « cubisme » de Gleizes et Metzinger ; Salon de la Section d’or
  • 1913 — Apollinaire, Les Peintres cubistes ; l’Armory Show fait connaître le cubisme à New York
  • 1914 — La guerre disperse le groupe
  • 1918-1925 — Le purisme de Le Corbusier et Ozenfant ; cubisme « classique » de Gris

Galerie

Paul Cézanne
Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire, vers 1904 (Wikimedia Commons, Public domain)
Juan Gris
Juan Gris, Nature morte, 1916 (Wikimedia Commons, Public domain)
Fernand Léger
Fernand Léger, Contraste de formes, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)
Fernand Léger
Fernand Léger, Contrastes de formes, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)
Robert Delaunay
Robert Delaunay, Tour Eiffel, 1926 (Wikimedia Commons, Public domain)
Albert Gleizes
Albert Gleizes, Paysage, 1912 (Wikimedia Commons, Public domain)
Paul Cézanne
Paul Cézanne, Vue sur L’Estaque et le château d’If (Wikimedia Commons, Public domain)

À voir

À télécharger (livres du domaine public, PDF)

Pour aller plus loin en ligne

Pour aller plus loin

  • Guillaume Apollinaire, Les Peintres cubistes. Méditations esthétiques, 1913.
  • Albert Gleizes et Jean Metzinger, Du « cubisme », 1912.
  • Daniel-Henry Kahnweiler, La Voie du cubisme, 1920.
  • Pierre Daix, Journal du cubisme, Skira, 1982.
  • Brigitte Leal, Christine Piot (dir.), Le Cubisme, catalogue, Centre Pompidou, 2018.
  • Voir aussi Chronologie des mouvements artistiques, Le fauvisme, Le futurisme et Les Arts.

© 2026 Orazio Puglisi

Thème par Anders Norén