Orazio Puglisi

Le beau ! Quoi d'autre ?

L’Art abstrait

Image d’en-tête : Vassily Kandinsky, Composition VII, 1913, galerie Tretiakov, Moscou (Wikimedia Commons, Public domain)

L’Art abstrait (1910-1930) : la peinture sans sujet

Pendant des millénaires, peindre voulait dire représenter quelque chose : un dieu, un roi, un paysage, une pomme. Vers 1910, en quelques années et dans plusieurs pays à la fois, des artistes osent l’impensable : un tableau qui ne représente rien d’autre que lui-même, des couleurs, des lignes et des formes qui parlent directement à l’âme, comme la musique. Ainsi naît l’art abstrait. Ses pionniers, Vassily Kandinsky à Munich, František Kupka et Robert Delaunay à Paris, Kasimir Malevitch à Moscou, Piet Mondrian aux Pays-Bas, et dans le secret de son atelier la Suédoise Hilma af Klint, vont changer pour toujours le visage de l’art.

Vassily Kandinsky
Vassily Kandinsky, Improvisation rêveuse, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)

Pourquoi abandonner le sujet

Mikalojus Konstantinas Čiurlionis
Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, Allegro, extrait d’une « sonate » picturale, vers 1908 : le peintre et compositeur lituanien, précurseur de l’abstraction musicale (Wikimedia Commons, Public domain)

Plusieurs chemins mènent à l’abstraction. La photographie a libéré la peinture de la tâche de reproduire le réel. Les le fauvisme et les expressionnistes ont rendu la couleur autonome ; les cubistes ont démonté les objets jusqu’à l’illisible. La théosophie et les courants spiritualistes, très en vogue, invitent à peindre l’invisible. Enfin la musique sert de modèle : puisqu’une symphonie émeut sans rien imiter, pourquoi pas un tableau. Kandinsky, qui voyait les couleurs en entendant les sons, intitule ses toiles Improvisations et Compositions.

Kandinsky et l’abstraction lyrique

Vassily Kandinsky
Vassily Kandinsky, Improvisation 34, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)

La légende veut qu’un soir de 1908, Kandinsky, rentrant dans son atelier de Munich, découvre un tableau « d’une beauté indescriptible, imprégné d’un rayonnement intérieur » : c’était l’une de ses propres toiles, posée à l’envers. Il comprend alors que l’objet nuit à ses tableaux. Vers 1910-1913, ses Improvisations et Compositions deviennent des tourbillons de couleurs et de lignes libres. Il en donne la théorie dans Du spirituel dans l’art (1911) puis, au Bauhaus, dans Point et ligne sur plan (1926). C’est l’abstraction « lyrique » ou « chaude », fondée sur l’émotion.

Hilma af Klint, la pionnière oubliée

Hilma af Klint
Hilma af Klint, Les Dix Plus Grands, n° 2, Enfance, 1907 (Wikimedia Commons, Public domain)

Dès 1906, cinq ans avant Kandinsky, la Suédoise Hilma af Klint peint de grandes toiles abstraites faites de spirales, de cercles et de lettres, qu’elle dit dictées par des « guides » spirituels lors de séances spirites. Consciente que son époque ne la comprendrait pas, elle demande que ses quelque 1 200 œuvres ne soient pas montrées avant vingt ans après sa mort. Redécouverte dans les années 1980, triomphalement exposée au Guggenheim de New York en 2018, elle oblige à réécrire l’histoire de l’abstraction.

Orphisme et couleur pure à Paris

Robert Delaunay
Robert Delaunay, Formes circulaires, Lune n° 1, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)

À Paris, le Tchèque František Kupka expose au Salon d’automne de 1912 Amorpha, fugue à deux couleurs, l’une des premières toiles entièrement abstraites montrées au public. Robert Delaunay et Sonia Delaunay peignent leurs Formes circulaires et leurs Contrastes simultanés, où des disques de couleur tournent comme des soleils : le poète Guillaume Apollinaire baptise cet art l’orphisme, en hommage à Orphée le musicien. Francis Picabia passe lui aussi par l’abstraction avant de rejoindre Dada (voir Dada et le surréalisme).

Malevitch et le suprématisme

Kasimir Malevitch
Kasimir Malevitch, Composition suprématiste (Wikimedia Commons, Public domain)

En décembre 1915, à Petrograd, lors de l’exposition « 0,10 », Kasimir Malevitch accroche dans le coin supérieur d’une salle, à la place traditionnelle de l’icône dans les maisons russes, un simple Carré noir sur fond blanc. C’est le manifeste du suprématisme : « la suprématie de la sensation pure ». Ses compositions de quadrilatères colorés flottant dans l’espace culminent avec le Carré blanc sur fond blanc (1918). Autour de lui, Lioubov Popova, El Lissitzky et les constructivistes russes mettent l’abstraction au service de la révolution, de l’affiche et de l’architecture.

Mondrian et De Stijl

Piet Mondrian
Piet Mondrian, Composition A, 1923, Galerie nationale d’art moderne, Rome (Wikimedia Commons, Public domain)

Le Hollandais Piet Mondrian arrive à l’abstraction par étapes : ses arbres, peints entre 1908 et 1912, se simplifient jusqu’à devenir un réseau de lignes. Avec Theo van Doesburg, il fonde en 1917 la revue et le mouvement De Stijl et invente le néoplasticisme : uniquement des lignes droites horizontales et verticales, les trois couleurs primaires (rouge, jaune, bleu) et les « non-couleurs » (blanc, gris, noir). Cette abstraction « froide » ou géométrique influencera l’architecture (la maison Rietveld Schröder à Utrecht), le design, la mode et la publicité jusqu’à nos jours.

Klee, le Bauhaus et l’héritage

Paul Klee
Paul Klee, Le Fantôme d’un génie, 1922 (Wikimedia Commons, Public domain)

Au Bauhaus, l’école d’art et de design fondée par Walter Gropius en 1919 à Weimar, Kandinsky et Paul Klee enseignent côte à côte. Klee, musicien et poète, joue entre abstraction et figuration avec un humour et une poésie uniques. En 1931, à Paris, le groupe Abstraction-Création réunit plus de quatre cents artistes. Après 1945, l’abstraction triomphe : expressionnisme abstrait américain (Pollock, Rothko), abstraction lyrique et art informel en France, art minimal, op art. L’un des pas les plus audacieux de l’histoire de l’art est devenu un langage universel.

Les grands artistes

Chronologie

  • 1906 — Premières peintures abstraites d’Hilma af Klint, tenues secrètes
  • 1910-1911 — Premières aquarelles abstraites et Du spirituel dans l’art de Kandinsky
  • 1912 — Kupka expose Amorpha au Salon d’automne ; Fenêtres de Delaunay
  • 1913 — Composition VII de Kandinsky ; Apollinaire baptise l’orphisme ; le rayonnisme de Larionov
  • 1915 — Exposition « 0,10 » à Petrograd : Carré noir de Malevitch
  • 1917 — Fondation de De Stijl par Mondrian et Van Doesburg
  • 1918 — Carré blanc sur fond blanc de Malevitch
  • 1919 — Fondation du Bauhaus à Weimar
  • 1920 — Mondrian, Le Néo-plasticisme
  • 1926 — Kandinsky, Point et ligne sur plan
  • 1931 — Groupe Abstraction-Création à Paris

Galerie

Vassily Kandinsky
Vassily Kandinsky, Improvisation Déluge, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)
Vassily Kandinsky
Vassily Kandinsky, Stedelijk Museum, Amsterdam (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)
Hilma af Klint
Hilma af Klint, Les Dix Plus Grands, n° 3, Jeunesse, 1907 (Wikimedia Commons, Public domain)
Kasimir Malevitch
Kasimir Malevitch, Suprématisme dynamique, 1916 (Wikimedia Commons, Public domain)
Piet Mondrian
Piet Mondrian, Composition avec rouge, jaune, noir, bleu et gris, 1921 (Wikimedia Commons, Public domain)
Piet Mondrian
Piet Mondrian, Composition en losange (Wikimedia Commons, Public domain)
Theo van Doesburg
Theo van Doesburg, Composition IX, 1917 (Wikimedia Commons, Public domain)
Lioubov Popova
Lioubov Popova, Architectonique picturale, 1918 (Wikimedia Commons, CC0)
Paul Klee
Paul Klee, L’Aventure d’une jeune fille, 1922 (Wikimedia Commons, Public domain)

À voir

À télécharger (livres du domaine public, PDF)

Pour aller plus loin en ligne

Pour aller plus loin

  • Wassily Kandinsky, Du spirituel dans l’art, 1911 ; Point et ligne sur plan, 1926.
  • Kasimir Malévitch, Écrits, Allia.
  • Piet Mondrian, Le Néo-plasticisme, 1920.
  • Michel Seuphor, L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres, Maeght, 1949.
  • Georges Roque, Qu’est-ce que l’art abstrait?, Folio, 2003.
  • Voir aussi Chronologie des mouvements artistiques, Le cubisme, L’expressionnisme et Les Arts.

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