Orazio Puglisi

Le beau ! Quoi d'autre ?

Dada et le Surréalisme

Image d’en-tête : Yves Tanguy, Belomancie I, 1927 (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

Dada et le Surréalisme (1916-1966) : la révolte et le rêve

En 1916, alors que la Première Guerre mondiale fait des millions de morts, une poignée de jeunes artistes réfugiés en Suisse décident que la civilisation qui a produit ce massacre ne mérite plus aucun respect. Ils fondent un mouvement au nom absurde, trouvé, dit-on, en ouvrant un dictionnaire au hasard : Dada. Ils hurlent des poèmes sans mots, exposent des objets ordinaires et ridiculisent l’art lui-même. De ses cendres naît à Paris, en 1924, le Surréalisme d’André Breton, qui veut libérer les forces du rêve, du hasard et de l’inconscient. Ensemble, ces deux mouvements ont transformé l’art, la poésie, le cinéma, la photographie et la publicité du XXe siècle.

Hugo Ball au Cabaret Voltaire, 1916
Hugo Ball récitant son poème phonétique Karawane au Cabaret Voltaire, Zurich, 1916 (Wikimedia Commons, Public domain)

Zurich 1916 : le Cabaret Voltaire

Revue Dada n° 1, 1917
Couverture de la revue Dada n° 1, Zurich, juillet 1917 (Wikimedia Commons, Public domain)

Le 5 février 1916, le poète allemand Hugo Ball et sa compagne Emmy Hennings ouvrent le Cabaret Voltaire au 1 de la Spiegelgasse à Zurich, à deux pas de l’appartement où vit alors Lénine. Ils y sont rejoints par le Roumain Tristan Tzara, l’Alsacien Jean Arp, le Roumain Marcel Janco, l’Allemand Richard Huelsenbeck et la Suissesse Sophie Taeuber-Arp. Chaque soir : poèmes simultanés lus en trois langues à la fois, poèmes phonétiques, danses masquées, musique bruitiste. Hugo Ball, vêtu d’un costume de carton cubiste, déclame « gadji beri bimba ». Tzara publie en 1918 le Manifeste Dada : « Dada ne signifie rien. »

New York : Duchamp, Picabia et le ready-made

Francis Picabia, New York, 1915
Francis Picabia, New York, 1915 (Wikimedia Commons, Public domain)

De l’autre côté de l’Atlantique, un esprit dada souffle avant même le mot. En 1917, Marcel Duchamp envoie à une exposition new-yorkaise un urinoir en porcelaine signé « R. Mutt » et intitulé Fontaine : c’est le plus célèbre des ready-made, ces objets manufacturés promus œuvres d’art par le seul choix de l’artiste. Francis Picabia dessine des « portraits mécaniques » où ses amis deviennent des bougies, des phares ou des appareils photo ; avec le photographe Man Ray, ils font de New York une capitale de la provocation.

Berlin : le photomontage politique

Johannes Baader
Johannes Baader, l’« Oberdada » de Berlin (Wikimedia Commons, Public domain)

À Berlin, dans une Allemagne vaincue et ruinée, Dada devient féroce et politique. Raoul Hausmann, Hannah Höch, George Grosz, John Heartfield et Johannes Baader, l’« Oberdada » autoproclamé, inventent le photomontage : ils découpent journaux et magazines pour composer des images satiriques contre les militaires, les profiteurs et la république de Weimar. En 1920, la Première foire internationale Dada expose un mannequin d’officier à tête de cochon pendu au plafond : procès à la clé.

Hanovre : Kurt Schwitters et Merz

Kurt Schwitters, Merzbild Kijkduin
Kurt Schwitters, Merzbild Kijkduin, 1923, musée Thyssen-Bornemisza, Madrid (Wikimedia Commons, Public domain)

À Hanovre, Kurt Schwitters invente son propre Dada, qu’il appelle Merz, syllabe découpée dans une publicité de la Commerzbank. Il ramasse dans la rue tickets de tramway, emballages, boutons et bouts de bois pour composer des collages d’une grande poésie. Dans sa maison, il construit pendant des années le Merzbau, une architecture-sculpture qui envahit pièce après pièce, ancêtre de toutes les installations contemporaines. Il compose aussi l’Ursonate, sonate de sons vocaux qui dure plus d’une demi-heure.

De Dada au surréalisme : Paris 1919-1924

Sophie Taeuber-Arp, Tête Dada, 1920
Sophie Taeuber-Arp, Tête Dada, 1920 (Wikimedia Commons, Public domain)

En 1919, Tzara arrive à Paris, accueilli par trois jeunes poètes de la revue Littérature : André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault. Les manifestations dada parisiennes font scandale, mais Breton se lasse vite de la pure négation. En 1919 déjà, avec Soupault, il a écrit Les Champs magnétiques en écriture automatique : écrire très vite, sans réfléchir, pour laisser parler l’inconscient. Le mot « surréaliste » avait été inventé par Guillaume Apollinaire en 1917. En octobre 1924, Breton publie le Manifeste du surréalisme, qui définit le mouvement comme un « automatisme psychique pur », « en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».

Les ancêtres du rêve

Odilon Redon, L'Œil-ballon
Odilon Redon, L’Œil, comme un ballon bizarre, se dirige vers l’infini, 1878-1882 (Wikimedia Commons, Public domain)

Les surréalistes se cherchent des ancêtres : le poète Comte de Lautréamont, auteur des Chants de Maldoror et de la formule « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » ; Arthur Rimbaud et son « dérèglement de tous les sens » ; Sigmund Freud et L’Interprétation des rêves (1900). En peinture, ils admirent les visions de Jérôme Bosch, les têtes composées d’Arcimboldo, les noirs fantastiques d’Odilon Redon (voir le symbolisme), les jungles naïves du Douanier Rousseau et les places désertes et mélancoliques de Giorgio De Chirico.

Les peintres surréalistes

Yves Tanguy
Yves Tanguy, La Tempête (Paysage noir), 1926 (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

Pour traduire le rêve en images, les peintres surréalistes suivent deux voies. La voie automatique : André Masson jette du sable sur la toile encollée, Max Ernst invente le frottage et le collage de gravures anciennes, Joan Miró laisse naître des formes libres et colorées. Et la voie illusionniste, qui peint l’impossible avec une précision photographique : René Magritte et ses énigmes (« Ceci n’est pas une pipe »), Salvador Dalí et sa méthode « paranoïaque-critique », ses montres molles et ses éléphants aux pattes d’araignée, Yves Tanguy et ses paysages sous-marins peuplés de formes mystérieuses, Paul Delvaux et ses femmes somnambules. Les œuvres de la plupart de ces artistes ne sont pas encore dans le domaine public : nous ne pouvons pas les reproduire ici, mais les liens permettent de les découvrir.

Rayonnement et héritage

Henri Rousseau, Le Rêve
Henri Rousseau, Le Rêve, 1910, MoMA, New York : l’un des tableaux préférés des surréalistes (Wikimedia Commons, Public domain)

Le surréalisme devient le mouvement le plus international du siècle : la grande Exposition internationale du surréalisme de Paris en 1938, les expositions de Londres, de Tokyo, de Mexico, l’exil de Breton, Ernst, Masson et Tanguy à New York pendant la Seconde Guerre mondiale, où ils inspirent les jeunes Pollock et Rothko. Des femmes artistes y trouvent leur place : Meret Oppenheim et sa tasse en fourrure, Leonora Carrington, Dorothea Tanning, Remedios Varo. Au cinéma, Luis Buñuel et Dalí tournent Un chien andalou (1929). Le mouvement s’éteint officiellement avec la mort de Breton en 1966 ; mais la publicité, le clip vidéo, le pop art et l’art conceptuel (héritier direct de Duchamp) prolongent sans cesse son héritage.

Les grands artistes

Chronologie

  • 1916 — Ouverture du Cabaret Voltaire à Zurich (5 février) ; naissance du mot « Dada »
  • 1917 — Fontaine de Duchamp à New York ; revue Dada ; Apollinaire invente le mot « surréaliste »
  • 1918 — Manifeste Dada 1918 de Tzara
  • 1919 — Dada à Berlin et à Cologne ; Schwitters invente Merz ; Breton et Soupault, Les Champs magnétiques
  • 1920 — Première foire internationale Dada à Berlin ; Dada à Paris
  • 1924 — Manifeste du surréalisme de Breton ; revue La Révolution surréaliste
  • 1925 — Première exposition de peinture surréaliste, galerie Pierre, Paris
  • 1929 — Un chien andalou de Buñuel et Dalí ; Second manifeste
  • 1936 — Exposition internationale du surréalisme à Londres ; « Fantastic Art, Dada, Surrealism » au MoMA
  • 1938 — Exposition internationale du surréalisme à Paris
  • 1941-1946 — Exil des surréalistes à New York
  • 1966 — Mort d’André Breton

Galerie

Affiche du Cabaret Voltaire, 1916
Marcel Słodki, affiche du Cabaret Voltaire, 1916 (Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0)
Kurt Schwitters
Kurt Schwitters, Merzbild (Wikimedia Commons, CC BY 3.0)
Kurt Schwitters, Merzz. 53. Red Bonbon
Kurt Schwitters, Merzz. 53. Red Bonbon, 1920 (Wikimedia Commons, Public domain)
Sophie Taeuber-Arp, marionnettes
Sophie Taeuber-Arp, marionnettes pour Le Roi Cerf, 1918 (Wikimedia Commons, Public domain)
Francis Picabia
Francis Picabia, 1915 (Wikimedia Commons, Public domain)
Jérôme Bosch, Le Jardin des délices
Jérôme Bosch, Le Jardin des délices, vers 1500, musée du Prado (Wikimedia Commons, Public domain)
Giuseppe Arcimboldo, Vertumne
Giuseppe Arcimboldo, Vertumne (Rodolphe II), 1590 (Wikimedia Commons, Public domain)
Odilon Redon
Odilon Redon, version de L’Œil-ballon (Wikimedia Commons, Public domain)

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