Orazio Puglisi

Le beau ! Quoi d'autre ?

L’Expressionnisme

Image d’en-tête : Franz Marc, Le Cheval bleu I, 1911 (Wikimedia Commons, Public domain)

L’Expressionnisme (1905-1925) : peindre le cri intérieur

Quand les impressionnistes peignaient ce que voit l’œil, les expressionnistes veulent peindre ce que ressent l’âme : l’angoisse, la solitude, la fièvre des grandes villes, l’extase devant la nature, la peur de la guerre. Né en Allemagne et en Europe du Nord au tout début du XXe siècle, l’expressionnisme déforme les corps, tord les perspectives et pousse les couleurs jusqu’au paroxysme. Il touche la peinture, la gravure, mais aussi la poésie, le théâtre, la musique et le cinéma, de Nosferatu au Cabinet du docteur Caligari. Ses deux grands foyers portent des noms devenus légendaires : Die Brücke (« le Pont ») à Dresde et Der Blaue Reiter (« le Cavalier bleu ») à Munich.

Edvard Munch, Le Cri
Edvard Munch, Le Cri, 1893, Galerie nationale d’Oslo : l’icône annonciatrice de l’expressionnisme (Wikimedia Commons, Public domain)

Les précurseurs : Van Gogh, Munch, Ensor

James Ensor
James Ensor, L’Intrigue, 1890 (Wikimedia Commons, Public domain)

Trois peintres de la fin du XIXe siècle ouvrent la voie. Vincent van Gogh, avec ses ciels tourbillonnants et sa touche tourmentée, montre que la couleur peut porter l’émotion. Le Norvégien Edvard Munch peint l’angoisse existentielle dans sa Frise de la vie ; son exposition à Berlin en 1892, fermée après une semaine de scandale, bouleverse les jeunes Allemands. Le Belge James Ensor peuple ses toiles de masques grimaçants et de squelettes. En Autriche, les nus écorchés d’Egon Schiele et les portraits psychologiques d’Oskar Kokoschka donnent une version viennoise du mouvement (voir la Sécession viennoise).

Die Brücke, Dresde 1905

Ernst Ludwig Kirchner, scène de rue berlinoise
Ernst Ludwig Kirchner, Scène de rue berlinoise, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)

Le 7 juin 1905, quatre étudiants en architecture de Dresde, Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Karl Schmidt-Rottluff et Fritz Bleyl, fondent Die Brücke : un pont vers l’avenir, contre l’art académique. Ils vivent en communauté, peignent des nus en plein air au bord des lacs de Moritzburg, redécouvrent la gravure sur bois aux contours tranchants. Max Pechstein, Otto Mueller et, un temps, Emil Nolde les rejoignent. Installés à Berlin à partir de 1911, ils peignent la ville moderne, ses rues, ses cocottes, son électricité nerveuse : les scènes de rue de Kirchner restent parmi les images les plus fortes du siècle.

Der Blaue Reiter, Munich 1911

August Macke
August Macke, Trois jeunes filles aux chapeaux de paille jaunes, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)

À Munich, le Russe Vassily Kandinsky et l’Allemand Franz Marc publient en 1912 l’Almanach du Blaue Reiter : on y trouve côte à côte des dessins d’enfants, des icônes russes, des peintures sur verre bavaroises, des œuvres de Matisse, des partitions de Schoenberg. Leur expressionnisme est plus spirituel que celui de Die Brücke : Marc peint des animaux aux couleurs symboliques (le bleu masculin et spirituel, le jaune féminin et doux), August Macke des promeneurs lumineux, Alexej von Jawlensky des visages-icônes. Kandinsky y franchit le pas décisif vers l’abstraction (voir l’art abstrait). Paul Klee et Gabriele Münter sont aussi du groupe.

La couleur et la forme au service de l’émotion

Vassily Kandinsky
Vassily Kandinsky, Chemin de fer à Murnau, 1909 (Wikimedia Commons, Public domain)

Les expressionnistes héritent des fauves la couleur arbitraire (voir le fauvisme) mais la chargent d’un sens dramatique : un visage peut être vert d’angoisse, un ciel rouge de menace. Les formes sont anguleuses, les perspectives basculent, les corps s’étirent. L’artiste ne cherche plus la beauté mais la vérité intérieure, même laide. Kandinsky publie en 1911 Du spirituel dans l’art, où il compare les couleurs aux sons des instruments : le jaune est une trompette, le bleu profond un violoncelle.

La Grande Guerre et la Nouvelle Objectivité

Käthe Kollwitz
Käthe Kollwitz, affiche Nie wieder Krieg (Plus jamais la guerre), 1924 (Wikimedia Commons, Public domain)

La Première Guerre mondiale brise le mouvement : Franz Marc est tué à Verdun en 1916, August Macke dès septembre 1914 en Champagne. Kirchner, traumatisé, se réfugie en Suisse. Après 1918, l’expressionnisme se prolonge au cinéma (Murnau, Fritz Lang, Robert Wiene), au théâtre et en architecture (Erich Mendelsohn), tandis que des peintres comme Max Beckmann et Käthe Kollwitz témoignent de la souffrance d’après-guerre. En 1937, les nazis rassemblent plus de six cents œuvres expressionnistes dans l’exposition infamante de l’« art dégénéré » à Munich ; Kirchner se suicide en 1938. Le mouvement renaîtra après 1945 avec l’expressionnisme abstrait américain et le néo-expressionnisme des années 1980.

Les grands artistes

Chronologie

  • 1892 — Exposition Munch à Berlin, fermée pour scandale
  • 1893 — Munch peint Le Cri
  • 1905 — Fondation de Die Brücke à Dresde
  • 1908-1910 — Kandinsky, Münter, Jawlensky et Werefkin à Murnau
  • 1910 — Revue Der Sturm à Berlin ; le film et le théâtre s’emparent du mouvement
  • 1911 — Die Brücke s’installe à Berlin ; première exposition du Blaue Reiter ; Kandinsky, Du spirituel dans l’art
  • 1912 — Almanach du Blaue Reiter
  • 1913 — Dissolution de Die Brücke
  • 1914-1916 — Mort de Macke (1914) et de Marc (1916) au front
  • 1920 — Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene
  • 1937 — Exposition nazie de l’« art dégénéré »

Galerie

Edvard Munch, Madone
Edvard Munch, Madone, 1894-1895 (Wikimedia Commons, Public domain)
Franz Marc
Franz Marc, Le Destin des animaux, 1913 (Wikimedia Commons, Public domain)
Franz Marc
Franz Marc (Wikimedia Commons, Public domain)
Ernst Ludwig Kirchner
Ernst Ludwig Kirchner, Scène de rue, 1913-1914 (Wikimedia Commons, Public domain)
August Macke
August Macke, Jardin zoologique I, 1912 (Wikimedia Commons, Public domain)
Alexej von Jawlensky
Alexej von Jawlensky, Autoportrait, 1912 (Wikimedia Commons, Public domain)
Paula Modersohn-Becker
Paula Modersohn-Becker, Autoportrait (Wikimedia Commons, Public domain)
Egon Schiele
Egon Schiele, Autoportrait aux physalis, 1912 (Wikimedia Commons, Public domain)
Vassily Kandinsky
Vassily Kandinsky, Grüngasse à Murnau, 1909 (Wikimedia Commons, Public domain)

À voir

À télécharger (livres du domaine public, PDF)

Pour aller plus loin en ligne

Pour aller plus loin

  • Wassily Kandinsky, Du spirituel dans l’art, 1911 (Folio essais).
  • Wassily Kandinsky et Franz Marc, L’Almanach du Blaue Reiter, 1912 (Klincksieck).
  • Lionel Richard, L’Expressionnisme, Somogy, 1993.
  • Dietmar Elger, L’Expressionnisme, Taschen.
  • Lotte H. Eisner, L’Écran démoniaque, 1952.
  • Voir aussi Chronologie des mouvements artistiques, Le fauvisme, Le symbolisme et Les Arts.

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