Image d’en-tête : Franz Marc, Le Cheval bleu I, 1911 (Wikimedia Commons, Public domain)
L’Expressionnisme (1905-1925) : peindre le cri intérieur
Quand les impressionnistes peignaient ce que voit l’œil, les expressionnistes veulent peindre ce que ressent l’âme : l’angoisse, la solitude, la fièvre des grandes villes, l’extase devant la nature, la peur de la guerre. Né en Allemagne et en Europe du Nord au tout début du XXe siècle, l’expressionnisme déforme les corps, tord les perspectives et pousse les couleurs jusqu’au paroxysme. Il touche la peinture, la gravure, mais aussi la poésie, le théâtre, la musique et le cinéma, de Nosferatu au Cabinet du docteur Caligari. Ses deux grands foyers portent des noms devenus légendaires : Die Brücke (« le Pont ») à Dresde et Der Blaue Reiter (« le Cavalier bleu ») à Munich.

Les précurseurs : Van Gogh, Munch, Ensor

Trois peintres de la fin du XIXe siècle ouvrent la voie. Vincent van Gogh, avec ses ciels tourbillonnants et sa touche tourmentée, montre que la couleur peut porter l’émotion. Le Norvégien Edvard Munch peint l’angoisse existentielle dans sa Frise de la vie ; son exposition à Berlin en 1892, fermée après une semaine de scandale, bouleverse les jeunes Allemands. Le Belge James Ensor peuple ses toiles de masques grimaçants et de squelettes. En Autriche, les nus écorchés d’Egon Schiele et les portraits psychologiques d’Oskar Kokoschka donnent une version viennoise du mouvement (voir la Sécession viennoise).
Die Brücke, Dresde 1905

Le 7 juin 1905, quatre étudiants en architecture de Dresde, Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Karl Schmidt-Rottluff et Fritz Bleyl, fondent Die Brücke : un pont vers l’avenir, contre l’art académique. Ils vivent en communauté, peignent des nus en plein air au bord des lacs de Moritzburg, redécouvrent la gravure sur bois aux contours tranchants. Max Pechstein, Otto Mueller et, un temps, Emil Nolde les rejoignent. Installés à Berlin à partir de 1911, ils peignent la ville moderne, ses rues, ses cocottes, son électricité nerveuse : les scènes de rue de Kirchner restent parmi les images les plus fortes du siècle.
Der Blaue Reiter, Munich 1911

À Munich, le Russe Vassily Kandinsky et l’Allemand Franz Marc publient en 1912 l’Almanach du Blaue Reiter : on y trouve côte à côte des dessins d’enfants, des icônes russes, des peintures sur verre bavaroises, des œuvres de Matisse, des partitions de Schoenberg. Leur expressionnisme est plus spirituel que celui de Die Brücke : Marc peint des animaux aux couleurs symboliques (le bleu masculin et spirituel, le jaune féminin et doux), August Macke des promeneurs lumineux, Alexej von Jawlensky des visages-icônes. Kandinsky y franchit le pas décisif vers l’abstraction (voir l’art abstrait). Paul Klee et Gabriele Münter sont aussi du groupe.
La couleur et la forme au service de l’émotion

Les expressionnistes héritent des fauves la couleur arbitraire (voir le fauvisme) mais la chargent d’un sens dramatique : un visage peut être vert d’angoisse, un ciel rouge de menace. Les formes sont anguleuses, les perspectives basculent, les corps s’étirent. L’artiste ne cherche plus la beauté mais la vérité intérieure, même laide. Kandinsky publie en 1911 Du spirituel dans l’art, où il compare les couleurs aux sons des instruments : le jaune est une trompette, le bleu profond un violoncelle.
La Grande Guerre et la Nouvelle Objectivité

La Première Guerre mondiale brise le mouvement : Franz Marc est tué à Verdun en 1916, August Macke dès septembre 1914 en Champagne. Kirchner, traumatisé, se réfugie en Suisse. Après 1918, l’expressionnisme se prolonge au cinéma (Murnau, Fritz Lang, Robert Wiene), au théâtre et en architecture (Erich Mendelsohn), tandis que des peintres comme Max Beckmann et Käthe Kollwitz témoignent de la souffrance d’après-guerre. En 1937, les nazis rassemblent plus de six cents œuvres expressionnistes dans l’exposition infamante de l’« art dégénéré » à Munich ; Kirchner se suicide en 1938. Le mouvement renaîtra après 1945 avec l’expressionnisme abstrait américain et le néo-expressionnisme des années 1980.
Les grands artistes
- Edvard Munch (1863-1944), précurseur
- James Ensor (1860-1949), précurseur
- Paula Modersohn-Becker (1876-1907)
- Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938), Die Brücke
- Erich Heckel (1883-1970), Die Brücke
- Karl Schmidt-Rottluff (1884-1976), Die Brücke
- Max Pechstein (1881-1955), Die Brücke
- Emil Nolde (1867-1956)
- Vassily Kandinsky (1866-1944), Der Blaue Reiter
- Franz Marc (1880-1916), Der Blaue Reiter
- August Macke (1887-1914), Der Blaue Reiter
- Alexej von Jawlensky (1864-1941)
- Gabriele Münter (1877-1962)
- Egon Schiele (1890-1918), Vienne
- Oskar Kokoschka (1886-1980), Vienne
- Käthe Kollwitz (1867-1945)
- Max Beckmann (1884-1950)
- Chaïm Soutine (1893-1943), expressionnisme de l’école de Paris
Chronologie
- 1892 — Exposition Munch à Berlin, fermée pour scandale
- 1893 — Munch peint Le Cri
- 1905 — Fondation de Die Brücke à Dresde
- 1908-1910 — Kandinsky, Münter, Jawlensky et Werefkin à Murnau
- 1910 — Revue Der Sturm à Berlin ; le film et le théâtre s’emparent du mouvement
- 1911 — Die Brücke s’installe à Berlin ; première exposition du Blaue Reiter ; Kandinsky, Du spirituel dans l’art
- 1912 — Almanach du Blaue Reiter
- 1913 — Dissolution de Die Brücke
- 1914-1916 — Mort de Macke (1914) et de Marc (1916) au front
- 1920 — Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene
- 1937 — Exposition nazie de l’« art dégénéré »
Galerie









À voir
- L’expressionnisme allemand expliqué (vidéos YouTube)
- Die Brücke et Kirchner (vidéos YouTube)
- Der Blaue Reiter, Kandinsky et Franz Marc (vidéos YouTube)
- Le cinéma expressionniste : Caligari, Nosferatu (vidéos YouTube)
À télécharger (livres du domaine public, PDF)
- Télécharger le PDF — Vassily Kandinsky, Über das Geistige in der Kunst (Du spirituel dans l’art), édition originale, Munich, 1912 (en allemand) (lire en ligne)
- Télécharger le PDF — Vassily Kandinsky, The Art of Spiritual Harmony, première traduction anglaise, 1914 (lire en ligne)
- Télécharger le PDF — Vassily Kandinsky, Klänge (Sonorités), poèmes et gravures sur bois, 1913 (lire en ligne)
- Télécharger le PDF — Hermann Bahr, Expressionismus, 1916 (en allemand) (lire en ligne)
Pour aller plus loin en ligne
- Brücke-Museum, Berlin
- Lenbachhaus, Munich (collection du Blaue Reiter)
- Expressionism, Tate (en anglais)
- Musée Munch, Oslo
Pour aller plus loin
- Wassily Kandinsky, Du spirituel dans l’art, 1911 (Folio essais).
- Wassily Kandinsky et Franz Marc, L’Almanach du Blaue Reiter, 1912 (Klincksieck).
- Lionel Richard, L’Expressionnisme, Somogy, 1993.
- Dietmar Elger, L’Expressionnisme, Taschen.
- Lotte H. Eisner, L’Écran démoniaque, 1952.
- Voir aussi Chronologie des mouvements artistiques, Le fauvisme, Le symbolisme et Les Arts.