Image d’en-tête : André Derain, Le Port de Collioure, 1905 (Wikimedia Commons, Public domain)
Le Fauvisme (1905-1910) : la couleur libérée
À l’automne 1905, dans la salle VII du Salon d’automne à Paris, le public découvre des toiles aux couleurs si violentes qu’il croit à une provocation. Au centre de la pièce trône un petit buste de facture classique ; le critique Louis Vauxcelles s’exclame : « Donatello parmi les fauves ! » Le mot reste. Autour d’Henri Matisse, d’André Derain et de Maurice de Vlaminck, une poignée de jeunes peintres vient d’inventer le premier grand mouvement d’avant-garde du XXe siècle : le Fauvisme. Pendant trois ou quatre ans à peine, la couleur cesse de décrire le monde pour exprimer l’émotion du peintre. Rien, ensuite, ne sera plus comme avant.

Les racines : Van Gogh, Gauguin, Cézanne et Signac

Les fauves ne sortent pas de nulle part. Ils ont vu les grandes rétrospectives de Vincent van Gogh (1901) et de Paul Gauguin (1903 et 1906), dont les aplats de couleur pure les fascinent. Ils admirent la construction de Paul Cézanne. Surtout, Matisse passe l’été 1904 à Saint-Tropez auprès de Paul Signac, le théoricien du Néo-impressionnisme : il en retient la couleur pure, mais rejette bientôt la petite touche méthodique. Beaucoup des futurs fauves se sont rencontrés dans l’atelier du peintre symboliste Gustave Moreau à l’École des beaux-arts, un maître libéral qui disait à ses élèves : « Plus vous aurez de moyens, plus vous serez simples. » Voir aussi notre page sur le post-impressionnisme.
L’été 1905 à Collioure

Tout commence vraiment dans un petit port catalan des Pyrénées-Orientales. À l’été 1905, Matisse et Derain travaillent côte à côte à Collioure. Sous la lumière méditerranéenne, ils posent des rouges, des verts, des orangés et des bleus purs, sortis directement du tube, sans souci de la couleur « vraie » des choses : un mât peut être rose, une ombre verte, la mer orange. Derain écrit à Vlaminck que la lumière, là-bas, « tue les ombres ». Les toiles qu’ils rapportent à Paris seront celles du Salon d’automne.
Le scandale du Salon d’automne

Au Salon d’automne de 1905, la salle des fauves provoque rires et colère. La Femme au chapeau de Matisse, portrait de son épouse Amélie au visage zébré de vert et de violet, est la cible principale. Pourtant le tableau trouve un acheteur : Leo et Gertrude Stein, qui deviendront les grands collectionneurs de l’avant-garde. Le marchand Ambroise Vollard achète en bloc l’atelier de Derain et l’envoie peindre Londres. En 1906, au Salon des indépendants, Matisse expose Le Bonheur de vivre, vaste pastorale aux contours ondulants qui marque l’apogée du mouvement.
Derain à Londres, Vlaminck à Chatou

Envoyé par Vollard, Derain peint en 1906 une trentaine de vues de la Tamise, du Parlement et de Charing Cross : là où Monet voyait des brumes grises, il pose des jaunes et des bleus éclatants. Maurice de Vlaminck, autodidacte, coureur cycliste et violoniste, peint à Chatou les bords de Seine avec une fougue que lui inspire Van Gogh ; il disait vouloir « brûler avec ses cobalts l’École des beaux-arts ». Derain et lui partagent un atelier dans une ancienne guinguette, la Maison Fournaise, véritable berceau de l’« école de Chatou ».
Les autres fauves

Autour du trio fondateur gravitent d’autres tempéraments. Albert Marquet, ami de Matisse depuis l’atelier Moreau, peint des ports et des quais d’une sobriété lumineuse. Raoul Dufy et Othon Friesz, venus du Havre, adoptent la couleur pure en 1905-1906 ; le jeune Georges Braque passe lui aussi par une brève et superbe période fauve à L’Estaque et à La Ciotat. On compte encore Henri Manguin, Charles Camoin, Jean Puy et le Hollandais Kees van Dongen, peintre des femmes fardées de Montmartre.
Une révolution de la couleur

Le fauvisme n’a ni manifeste ni programme. Ses principes tiennent en quelques gestes : couleur pure posée en larges aplats, refus du modelé et de la perspective classique, contours épais, simplification des formes, primauté de l’émotion sur l’imitation. Matisse résume l’idéal dans ses Notes d’un peintre (1908) : il rêve d’« un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité », qui soit « comme un bon fauteuil » pour l’esprit fatigué. La couleur n’a plus à être vraie : elle doit être juste.
La fin du mouvement et son héritage

Dès 1907-1908, le groupe se disperse. Braque et Derain se tournent vers Cézanne et la construction ; Braque rejoint Picasso pour inventer le Cubisme (voir notre page sur le cubisme). Dufy évolue vers le style léger et graphique qu’on lui connaît. Matisse seul poursuivra toute sa vie la quête de la couleur, jusqu’aux papiers découpés des années 1950. Mais l’onde de choc est immense : en Allemagne, les peintres de Die Brücke à Dresde puis du Der Blaue Reiter à Munich reprennent la couleur arbitraire des fauves pour fonder l’Expressionnisme (voir l’expressionnisme). Kandinsky, à Murnau, peint en fauve avant de passer à l’abstraction.
Les grands artistes
- Henri Matisse (1869-1954), le « roi des fauves »
- André Derain (1880-1954)
- Maurice de Vlaminck (1876-1958)
- Albert Marquet (1875-1947)
- Raoul Dufy (1877-1953)
- Othon Friesz (1879-1949)
- Georges Braque (1882-1963), période fauve 1905-1907
- Kees van Dongen (1877-1968)
- Henri Manguin (1874-1949)
- Charles Camoin (1879-1965)
- Jean Puy (1876-1960)
- Louis Valtat (1869-1952), précurseur
Chronologie
- 1892-1898 — Matisse, Marquet, Manguin, Camoin, Rouault dans l’atelier de Gustave Moreau
- 1901 — Rétrospective Van Gogh chez Bernheim-Jeune : rencontre de Derain et Vlaminck, présentés par Derain à Matisse
- 1904 — Été de Matisse chez Signac à Saint-Tropez ; Luxe, calme et volupté
- 1905 — Été à Collioure (Matisse, Derain) ; Salon d’automne, salle VII : naissance du mot « fauves »
- 1906 — Le Bonheur de vivre au Salon des indépendants ; Derain peint Londres ; Braque, Dufy et Friesz rejoignent le mouvement
- 1907 — Rétrospective Cézanne ; Picasso peint Les Demoiselles d’Avignon ; dispersion du groupe
- 1908 — Matisse publie ses Notes d’un peintre ; Braque et le cubisme
- 1909-1911 — Kandinsky et Münter à Murnau, Die Brücke à Dresde : le fauvisme essaime en Allemagne
Galerie







À voir
- Le fauvisme expliqué (vidéos YouTube)
- Henri Matisse, la couleur libérée (vidéos YouTube)
- André Derain à Collioure (vidéos YouTube)
- Collioure, le village des peintres (vidéos YouTube)
À télécharger (livres du domaine public, PDF)
- Télécharger le PDF — Henri Matisse exhibition, catalogue de l’exposition de 1915 à New York (Montross Gallery) (lire en ligne)
- Télécharger le PDF — Francis Carco, André Derain, avec 32 reproductions, 1921 (lire en ligne)
- Télécharger le PDF — Clive Bell, Since Cézanne, 1922 (en anglais), sur Matisse, Derain et l’art nouveau (lire en ligne)
Pour aller plus loin en ligne
- Le Fauvisme, Metropolitan Museum of Art (Heilbrunn Timeline, en anglais)
- Fauvism, Tate (en anglais)
- Le Chemin du fauvisme à Collioure
- Musée Matisse, Nice
Pour aller plus loin
- Georges Duthuit, Les Fauves, Genève, 1949.
- Jean-Louis Ferrier, Les Fauves. Le règne de la couleur, Terrail, 1992.
- Marcel Giry, Le Fauvisme, ses origines, son évolution, Ides et Calendes, 1981.
- Henri Matisse, Écrits et propos sur l’art, Hermann, 1972.
- Voir aussi Chronologie des mouvements artistiques, Le post-impressionnisme, Le symbolisme et Les Arts.